Quand Gainsbourg se déguise en
homme…
«
Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l'ayez vu et
entendu depuis longtemps tas d'idiots ».
La phrase est bien entendu signée Francis Picabia. Elle pourrait
aussi bien être du misanthrope Serge Gainsbourg.
On a souvent dit que l’ami-ennemi concurrent André
Breton avait beaucoup influencé l’homme à la
tête de chou. En réalité, si Gainsbourg avait
beaucoup d'admiration pour l’auteur magnétique de Nadja,
c'est surtout pour le poète-peintre dada Francis Picabia
que Gainsbourg avait une passion. Il lisait et relisait son livre
manifeste Jésus-Christ Rastaquouère dont il rappelait
fréquemment qu’il possédait une édition
originale.
Le texte de Gainsbourg le plus proche de l’ambiance de liberté
des années 20 est sans conteste l'énigmatique Anamour,
même si l'usage d’un néologisme pour le titre
est typiquement décadent ou rimbaldien, les strophes qui
suivent font appel à l’écriture automatique,
aux associations de pensée et de sonorités. Chanson
essentielle dans son œuvre, L'anamour est composée au
départ pour Françoise Hardy. Gainsbourg se la réapproprie
en 1969. Jane Birkin la reprendra sur l'album Versions Jane arrangée
par Bruno Maman. A l'occasion de la sortie de l'album, elle avoue
de ne pas réellement comprendre tous les vers de la chanson.
« Aucun Boeing sur mon transit
Aucun bateau sous mon transat
Je cherche en vain la porte exacte
Je cherche en vain le mot exit
Je chante pour les transistors
Ce récit de l´étrange histoire
De tes anamours transitoires
De Belle au Bois Dormant qui dort
Je t'aime et je crains
De m'égarer
Et je sème des grains de pavot
Sur les pavés
De l'anamour
Tu sais, ces photos de l'Asie
Que j'ai prises à deux cents Asa
Maintenant que tu n'es pas là
Leurs couleurs vives ont pâli
J'ai crû entendre les hélices
D'un quadrimoteur, mais hélas
C'est un ventilateur qui passe
Au ciel du poste de police »
Mais la passion va plus loin. Gainsbourg se fera tout au long de
sa carrière un prosélyte zélé de l’œuvre
de Picabia. Dans l'une de ses auto-interviews pour l'émission
d'Ardisson Lunettes noires pour nuits blanches, Gainsbarre demande
à Gainsbourg : « Dis donc Gainsbourg, tu crois
pas qu'il serait temps pour toi de rejoindre Rimbaud en Abyssinie
? ». Et Gainsbourg de répondre : « Ouais,
pour moi c'est le plus grand avec Picabia. Parce que celui n'a pas
lu Jésus-Christ Rastaquouère, c'est vraiment le dernier
des cons. Il y en a beaucoup, il n'a tiré qu'à 1.060
exemplaires. Il y a beaucoup de cons, On est cerné par les
cons. D'ailleurs toi le premier Gainsbarre ». A l’époque
Allia n’avait pas encore réédité le texte.
Le nombre de « cons » a dû diminuer !
Dans toutes les disciplines que Gainsbourg va approcher la figure
de Picabia plane. Avant de se faire connaître pour ses chansonnettes,
l’auteur de la Javanaise a longtemps étudié
la peinture qui l’a passionné jusqu’à
la fin de sa vie.
Et le jeune Gainsbourg flirta certainement avec le dadaïsme
comme avec à peu près tous les mouvements du siècle
puisqu’il avouait avoir beaucoup cherché sans parvenir
à trouver sa voie. Dans Gainsbourg, voyeur de première,
sublime petit opuscule sur les amours picturales de Gainsbourg,
il avoue regretter « d’avoir été trop
jeune à l’époque du dadaïsme. Sens de la
dérision. Négation totale. A pisser dans ses frocs
». A vrai dire, il n’était carrément pas
né… Un peu plus loin dans son Musée imaginaire,
il fait figurer L’œil cacodylate à côté
du Saint-Sébastien de Mategna et concède un autre
regret : « N’avoir pas connu l’école
universelle de surréalisme par correspondance, directeur
André Breton ».
Dans Evguenie Sokolov, son unique roman publié chez Gallimard,
il raconte :
« Je marquai promptement un penchant très net
pour le dessin, mais la spontanéité de mes croquis
et la fraîcheur de mes aquarelles furent aussitôt calmés
par des pédagogues qui n'avaient rien à faire de mes
ballons cubiques, lapins à damier, cochons bleus et autres
fantasmes embryonnaires ».
Revenons au Picabia poète et écrivain qui brisait
toutes les logiques littéraires, faisait exploser toutes
les règles et l’habituel bon sens. Comme Oscar Wilde,
pour lequel Gainsbourg avait également une admiration sans
borne, Picabia est aussi un producteur d'aphorismes d'une grande
férocité pour ses contemporains.
On sait que Gainsbourg était lui aussi un fidèle de
la technique. Parmi les citations favorites de Gainsbourg on trouve
le fameux « Veuillez sucer, je vous prie, en lisant ces lignes,
le jus d'une cerise » qui ouvre le premier tome de Mon propre
rôle, le recueil de texte des chansons de Gainsbourg, publié
également chez Gallimard.
« Je fuis le bonheur de peur qu'il ne se sauve pas »,
avait écrit Picabia. Une sentence faite sur mesure pour Gainsbourg,
qui va en tirer une chanson désarmante de beauté et
de douleur, Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve, pour sa compagne
égérie Jane Birkin. Lu, la gorge serrée par
Catherine Deneuve, le texte servira au poète d'oraison funèbre
un triste printemps de 1991.
« Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve
Que le ciel azuré ne vire au mauve
Penser ou passer à autre chose
Vaudrait mieux
Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve
Se dire qu'il y a over the rainbow
Toujours plus haut le ciel above
Radieux croire aux cieux croire aux dieux
Même quand tout nous semble odieux
Que notre cœur est mis à sang et à feu
Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve
Comme une petite souris dans un coin d'alcôve
Apercevoir le bout de sa queue rose
Ses yeux fiévreux
Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve
Se dire qu'il y a over the rainbow
Toujours plus haut le soleil above
Radieux Croire aux cieux croire aux dieux
Même quand tout nous semble odieux
Que notre cœur est mis à sang et à feu
Fuir le bonheur de peur qu'il ne se sauve
Avoir parfois envie de crier sauve
Qui peut savoir jusqu'au fond des choses
Est malheureux »
Dans Jésus-Christ Rastaquouère, Picabia écrit
aussi « Moi, je me déguise en homme, pour n'être
rien ». Cet aphorisme était l'un des préférés
de Gainsbourg. Il le recyclera dans son conte parabolique Evguénie
Sokolov fortement teinté de folie et de dérision picabienne.
Un peintre pétomane utilise son mal gastrique pour produire
des dessins qui fascinent ses contemporains. Dans son roman, il
imagine une rencontre entre le peintre Sokolov et l’un de
ses admirateurs :
« J'appris ainsi que mon homologue s'appelait Arnold
Krupp, qu'il était chirurgien de son état, collectionneur
de toiles et gravures de maîtres contemporains de surcroît,
et avait entre autres en sa possession deux Klee, trois Picabia
et neuf Sokolov.
Quant à moi, ne jugeant point à propos de lui révéler
mon identité, peut-être pour m'éviter un nouvel
exposé, je veux dire le sien, de l'aventure hyperabstraite,
je lui présentai Mazzepa, puis me rasseyant j'écrasai
et crevai un coussin d'air vicié. Au café, nous en
vînmes cependant à parler de Dada. Les surréalistes
n'étaient pas loin, ils vinrent aux liqueurs et les hyperabstraits
aux cigares que nous eûmes toutefois quelque peine à
allumer dans la tempête des vents réciproques. Je pense,
me lança Krupp, que deux de mes Sokolov sont des faux. De
vulgaires électrocardiogrammes, précisa-t-il en me
fixant d'un regard oxydé par l'alcool. J'eus un sourire à
la gentiane.
Docteur, vous avez en votre possession les gazogrammes cent un et
cent deux, les seuls que Sokolov ait réalisés sur
le ruban de papier qu'utilisent les médecins cardiologues.
Cent un et cent deux, s'exclama Arnold Krupp, exact... exact! Je
suppose que vous êtes un... Moi, lui rétorquai-je en
prenant congé, je me déguise en homme pour n'être
rien »
Cet aphorisme fait irrémédiablement pensé
à la chanson I'm the boy, tiré directement d'un aphorisme
de James Joyce, mais qui évoque ce même thème
du déguisement pour n'être rien, car n'oubliez jamais
que « rien c'est déjà beaucoup » :
« I'm the boy
That can enjoy
Invisibility
I'm the boy
Le garçon
Qui a le don
D'invisibilité
Ombre parmi les ombres
Des nocturnes torrides
Je me perds dans le nombre
Pour atteindre au sordide
Masque parmi les masques
Tragiques ou d'amertume
Le cuir noir et les casques
Scintillant sous la lune
Ame parmi les âmes
Fébriles dans leurs angoisses
Lorsque brille une lame
Ou un regard salace
Putain parmi les putes
J'enfonce dans la fange
Où s'étreignent les brutes
Et se saignent les anges »
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