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Pipi Caca Biabia Dada
- PAR STEPHANE CERRI |
Pipi Caca Biabia Dada
Décidément, Dada est fou. Complètement fou. 90 ans après sa création, la révolte du mouvement n’a pas faibli. La prodigieuse exposition qu’organise le centre Beaubourg rend compte avec magie de cette déflagration poétique.
D’entrée, la présentation propose une lecture simultanée de poèmes dada. A l’image de cette installation de Gilles Grand, l’exposition se veut polyphonique, sans direction, sans didactisme. Comme la poésie ou la beauté, Dada est insaisissable, il ne sera pas défini, ce serait réducteur.
Dans une quarantaine de cellule, sur l’échiquier Dada se joue dans le désordre une partie fatale. L’humanisme européen s’est suicidé dans les tranchées de Verdun. Sur ces décombres, une poignée d’artistes d’avant-garde l’enterre. Après la première guerre mondiale, plus rien en politique ne sera comme avant. Après Dada, plus rien en art ne sera comme avant.
De ce déluge (2000 pièces !), les grandes figures émergent sans qu’il soit besoin de souligner leur importance : le prophète Tristan Tzara, l’élégant Hans Arp, l’imaginatif Raoul Haussmann, Man Ray et son regard inédit, l’incendiaire Marcel Duchamp, le fantaisiste Max Ernst. Et bien sûr, Francis Picabia, précurseur, marginal, drôle, inclassable.
L’esprit de l’époque réside peut-être dans un tout petit dessin. A l’ombre de la Joconde de Duchamp, figure un petit croquis. Duchamp a tracé une moustache, Picabia un bouc. Ou l’inverse, peu importe. Et Léonard dans tout ça ? Assassiné par sa Mona Lisa, icône reproduite depuis les boites de gâteaux, les cartes postales ou la vaisselle. Incinéré par le duo. Comme dans le gigantesque Œil Cacodylate, la notion d’auteur disparaît dans cette minuscule esquisse.
A l’image de cette œuvre, dans la foisonnante présentation des pièces de Francis Picabia, la démarche est dévastatrice. Beaubourg reconstitue l’exposition de la galerie Delmau en 1922 à Barcelone. Picabia se place au centre d’une cible, mais c’est bien lui qui a le doigt sur la gâchette. A côté d’une espagnole installée à l’ombre d’un bouquet de fleur comme dans la galerie catalane, Picabia multiplie les audaces. Autour de la figure du cercle, il s’engage dans un tourbillon où se confrontent abstraction et figuration. Qu’importe les vieilles notions ! Dada est libre. Picabia aussi. Il ne tardera pas à figurer Breton un fouet à la main pour dresser ses troupes, il s’échappe de tous les carcans, comme en témoigne l’inouï Entracte qu’il réalise avec René Clair.
Le centre Pompidou présente aussi une impressionnante collection de mécanisme. Picabia caricature la civilisation industrielle. Mais le poète voit dans ces engrenages un Fiancé ou l’allégorie de la Vertu. Dans toutes les œuvres de cette période, il fait preuve d’une constante originalité, d’un humour décapant et d’une évidente simplicité. Il suffit qu’il accroche quelques cordes pour qu’un tableau danse la Saint-Guy. Il n’a qu’à faire un trou au milieu d’une feuille de papier pour qu’apparaisse une jeune fille. Remarquablement exposée à côté des vitres de Beaubourg, cette jeune fille s’ouvre sur les toits de Paris. En scrutant un peu, on pourrait apercevoir Pigalle et le charme de ses petites femmes.
La partie la plus émouvante de la présentation laisse aussi place à l’imagination. Dans les albums que possède la collection Doucet, l’artiste s’est laissé aller à une création intime, une réflexion sur son art. Il colle, il écrit, il découpe, il dessine. Faute de pouvoir feuilleter ces volumes, le spectateur est obligé de s’en remettre à ses rêves…
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