SUR LE FIL DU SIECLE - PAR STEPHANE CERRI


« Les articles qui m’assimilent au dadaïsme m’amusent beaucoup, parce que je suis l’anti-dadaïste type. Les dadaïstes le savent bien et s’ils demandent parfois ma collaboration, c’est pour prouver que leur système est de n’avoir aucun système. Si on les place à l’extrême gauche, je suis à l’extrême droite (…). Les extrêmes se touchent. Je me sens si loin de la gauche et de la droite, si près de l’extrême gauche fermant la boucle avec moi, qu’il m’arrive qu’on nous confonde. Il me faut crier si je parle avec la droite ou avec la gauche, ce qui me fatigue tandis que de l’autre côté du mur, sans élever la voix, je peux m’entretenir avec Tzara et Picabia, mes voisins du bout du monde », écrivait Cocteau en mai 1920 dans le premier numéro de sa revue Le Coq.
Inutile donc de le confondre avec Dada. Et pourtant, né en 1889, il sera
« sur le fil du siècle »
comme le dit le sous-titre de l’exposition organisée en ce moment à Beaubourg. Comme Dada.

Bien que totalement indépendant, parfois opportuniste diront ses détracteurs, Cocteau subit les mêmes chocs que Picabia et les autres, qu’ils soient moraux et politiques (la boucherie de 1914), artistiques ou esthétiques (la découverte des ballets russes ou des formidables libertés offertes par ce nouveau médium qu’est le cinéma par exemple).
Et tout au fil de l’exposition, ce parallèle se poursuit. Ces mêmes obsessions, ces mêmes recherches se retrouvent jusque dans les images du Testament d’Orphée, chef d’œuvre crépusculaire et surréaliste, n’en déplaise à son auteur qui refusera toutes les chapelles hormis celles qu’il peindra, préférant les amitiés fidèles et les amours infidèles.

On ne peut manquer de relever également un même goût pour les provocations. Mais aussi pour les mondanités. Picabia organisera des soirées pendant la guerre. Cocteau fréquente, pas seulement par curiosité, tout ce que le monde notamment littéraire compte d’importants et d’importuns, jusqu’à finir à l’Académie française.
Dans le fichier de presse de Thomas l’imposteur édité en 1923, on ne distingue que des noms fascinants. Pas celui de Picabia par contre. Cocteau envoie toutefois un exemplaire à Germaine Everling.
« Par-dessus le mur », signe-t-il en accompagnant ses initiales d’un cœur.
C’est justement dans la salle, consacrée à Cocteau l’artiste mondain dans son milieu, qu’apparaît le plus nettement la relation qu’il va entretenir avec Francis Picabia.
« Mon ami Picabia, l’esprit le plus souple, que je connaisse, est un tireur qui trouve plus amusant de tirer sur la patronne du tir que de tirer sur les œufs. Tire-t-il sur elle ? Non. Il craint les gendarmes. Je me sens pauvre lorsque nous discutons. Ni l’un, ni l’autre, nous ne jouons pour la galerie. Nous aimons le jeu, mais pendant que je m’exténue à jouer dans certaines limites et selon les règles, le voilà qui saute, qui joue n’importe comment et n’importe où, qui consacre la triche alors que personne mieux qui lui ne connaît les règles du jeu. J’en ai assez d’être battu. Je l’imite. Nous en arrivons à jouer dos à dos, chacun pour soi, dans une entente parfaite. Ah, Narcisse ! Quel drôle de couple tu fais ! », notait Cocteau avec un mélange d’admiration et de jalousie dans son Secret professionnel en 1922.
La phrase s’étale au milieu d’une salle où les œuvres de Picabia témoignant de leur amitié côtoient celles de Picasso, de Man Ray ou de Modigliani. Incontournable, le fameux portrait de Jean Cocteau par Francis Picabia (1921, MNAM) est une superbe entrée en matière. Mine étonnée, chevelure hirsute, nez pointé vers on ne sait où, ce dessin croque en quelques traits subtilement maîtrisé le jeune Cocteau. Longtemps, l’œuvre fut accrochée au Bœuf sur le toit, cabaret de la rue Boissy d’Arglas dans le 8e arrondissement.
Un peu plus loin, c’est L’œil cacodylate (MNAM, 1921) qui apparaît. Œuvre époque comme il est des artistes siècles, le délire de cette bande de génie autour de Picabia est sans aucun doute l’une des œuvres les plus fascinantes de l’artiste. La pâte et l’esprit de Cocteau apparaissent dans une « couronne de mélancolie » quelques centimètres au-dessus du fameux œil. Cocteau, le narcissique, colle son portrait photographique, son « blues » mélancolique et arbore une paire de gants sur le front. Juste en face, les organisateurs de l’exposition accrochent le Chapeau de paille sans la moindre explication.
Dans les années qui suivent, Cocteau et Picabia vont goûter à tout, toucher à tout. Leurs itinéraires s’éloignent, se croisent, se perdent, se retrouvent. Picabia explore comme un jeune homme. Les deux artistes entretiennent des relations touchantes avec la plus jeune génération. Picabia fréquente l’avant-garde de la peinture, Cocteau avec celle du cinéma. Mais pour ce dernier, c’est un peu une fuite en avant. Il écrit beaucoup, filme, s’enflamme croyant réinventer le monde en permanence, croit réellement avoir découvert un nouveau Picasso sous le pinceau d’une proche, fait des erreurs (le Salut à Brecker) et des découvertes (Le Condamné à mort de Jean Genet), fantasme de troublants marins aux membres démesurés, dessine des Orphée, des profils répétitifs mais fascinants, des toreros et des chats, décore une chapelle. Mais Beaubourg curieusement ignore cet élan boulimique (hormis celui pour le 7e art) et se contente un peu trop de présenter l’académicien recevoir une « raclée d’honneur » jusqu’à ce jour d’automne 1963 où Cocteau meurt en grande pompe. Quelques années plus tôt, Picabia l’a précédé avec plus de délicatesse.

Stéphane Cerri
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