FRANCIS PICABIA ET LA JEUNESSE ÉTERNELLE 

 

“ Aimez-moi je le permets / Cela sera pour moi le plus grand des bonheurs ”. Les premiers vers de cette Poésie ronron qui ouvre le catalogue de l’exposition ‘Francis Picabia, écritures et dessins’ résument à eux seuls cette courte mais foisonnante période créatrice qui suit la seconde guerre mondiale. Et que le centre Joë Bousquet de Carcassonne choisit de faire admirablement revivre grâce notamment à la collaboration de la galeriste montpelliéraine Hélène Trintignan et au musée-bibliothèque  Pierre-André Benoit.

A l’époque, Picabia pourrait se métamorphoser en vieux sage. Il n’en manque pas des artistes qui ont leur œuvre -et leur vie- derrière eux. Mais Picabia n’a pas encore tiré sa dernière cartouche. Un peu comme Jean Renoir avec les cinéastes de la Nouvelle vague, Picabia vit entouré de jeunes artistes qui admirent son parcours et son œuvre énigmatique. Se croisent autour de lui Henri Goetz et Christine Boumeester, le sculpteur photographe Michel Sima. Mais aussi Soulages, Atlan, Ubac ou Klein.

De son côté, il continue plus que jamais à explorer les limites de la création. Le plus jeune, c’est lui ! Quelques années à peine après les kitchissimes nus inspirés de revus coquines, Picabia renoue à la fin des années 40 avec les audaces de sa décapante jeunesse. Il retrouve les formes abstraites, se lance dans la fascinante aventure des points (un magnifique exemplaire sur fond noir est présenté) et replonge même aux racines de l’art moderne avec un tableau miniature qui reprend les chemins de l’art africain. Comme une icône africaine, petit masque, minuscule huile sur carton, n’en finit pas de fasciner.

AMITIES

Outre les expériences de Picabia, le musée s’attache aux relations que l’artiste va entretenir avec le couple Goetz Boumeester. Les dessins du premier cherchent des formes abstraites surréelles. On pense à Picabia mais aussi à Arp ou à Masson. Les œuvres de sa compagne aux couleurs naïves sont plus éloignées. Mais l’intérêt de l’exposition réside dans la présentation de leur collaboration. Ainsi le centre présente les brouillons d’Explorations, griffonnés de son écriture sage par Picabia sur un cahier d’écolier. Les portraits de Christine Boumeester et Henri Goetz par Picabia sont des rayons de soleil. Le visage concentré de Goetz à la mine de plomb dans un style précieux et raffiné impressionne par la maîtrise. L’autre plus spontané témoigne de la relation particulière qu’entretenaient les artistes. La carte postale de Francis et Olga à leur chienne Zizou hébergée par le couple est la preuve s’il en fallait une que Picabia n’a jamais mis au placard l’esprit et l’humour dada.

PORTRAITS

A la même époque, le sculpteur photographe Michel Sima, célèbre pour ses clichés de peintre, croise aussi Picabia qui n’était pas fanatique de photo. Devant l’objectif de Sima, il s’abandonne. Sur l’un des portraits, Picabia semble juger le visiteur qui arrive : “ Pour que vous aimiez quelque chose il faut que vous l'ayez vu et entendu depuis longtemps tas d'idiots ”. Sur les autres tirages, Picabia apparaît entouré des portraits de ses aïeules, d’Olga, de ses toiles ou de ses objets primitifs qui peuplaient son appartement atelier.

ECRITS

Enfin, l’exposition ouvre largement ses cimaises et ses vitrines à la relation avec l’artiste imprimeur alésien Pierre-André Benoit. Curieusement, présentés en moins grand nombre que lors de la rétrospective du musée d’art moderne de la ville de Paris, les imprimés et notamment les miniatures impressionnent plus. Là-bas on s’amusait des expériences sur les pliages ou les formats. On découvre ici le talent de plasticien du complice de Picabia. Dès l’entrée de l’exposition, apparaît une série de collage digne de Miro. Par la suite, les montages se font de plus en plus audacieux. Quelques exemplaires troués semblent faire échos aux points et exercent la même fascination. Avant que n’apparaisse un brouillon de PAB… Au crayon à papier, l’imagination de l’imprimeur se couche sur le papier avec application. L’émotion touche alors au sublime.

 

Stéphane CERRI 

 
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