Aux origines de l’abstraction

 


On nous rabâche depuis toujours que l’art moderne est né en deux temps. D’abord le travail sur la lumière et les couleurs entamé par les impressionnistes, poursuivi par les fauves. Ensuite les expériences de déconstruction des formes des cubistes. Le lien entre les deux aventures fondatrices est Cézanne, trait d’union majeur entre la tradition et la modernité. Un peu simple. Un peu trop simple même.
En choisissant de s’attarder sur l’un des aspects particuliers de ce basculement, à savoir l’invention de l’abstraction, le musée d’Orsay, dont les collections couvrent justement cette période foisonnante et déterminante, propose de nouvelles pistes plus originales. A défaut d’être passionnée, l’exposition est didactique et intéressante.


Mais il faut bien avouer que l’on retient des pièces accrochées aux cimaises de l’ancienne gare autant ce que l’on voit que ce que l’on aurait aimé y voir. L’exposition prend souvent des chemins de traverse en présentant par exemple les travaux scientifiques de Goethe. Et oui, l’auteur de Faust avait d’autres affinités électives que le dialogue avec Méphisto. Alors pourquoi ne pas montrer les dessins d’Hugo ? Exilé sur les îles anglo-normandes, le poète fait tourner les guéridons et peint des encres exaltées et fantastiques flirtant avec les transes abstractives. Les cathédrales de Monet sont éblouissantes. Exposées côte à côte, les trois pièces écrasées de soleil sont du plus bel effet. Mais où sont les nymphéas que le barbu de Giverny peindra à la fin de sa vue, les yeux rongés par la cataracte et qui semblent avec 50 ans d’avance des Pollock écologistes.
Allons, ne faisons pas la fine bouche. D’abord parce que l’étourdissante création d’Ann Veronica Jansses qui ouvre le bal permet en une seconde de se plonger dans l’abstraction et notamment dans le premier axe évoqué : l’œil solaire.
Quand on demande à un aveugle ce qu’il voit, il répond souvent : fermez les yeux, au début vous verrez du noir puis apparaissent des formes, des tâches, des couleurs. Les travaux sur la lumière vont parcourir le XIXe siècle en même temps que les scientifiques avancent dans la connaissance de l’optique. L’obscurité et la lumière apparaissent dans les toiles avec toute leurs violences, se mêlent avec les brumes fendues de rais de soleil, les reflets dans l’eau et les brûlures incandescentes.
Ainsi se succèdent l’incontournable Nuit étoilée de Van Gogh, un Nocturne de Whistler, de magnifiques Monet. Et puis surtout plusieurs toiles d’un Turner que l’on ne cesse de redécouvrir : dans une ambiance éblouissante, le trouble de ses formes, la vibration de sa touche sont un ravissement à la modernité étonnante.
Et puis soudain Delaunay ouvre ses fenêtres et un déluge chromatique envahit la toile. Les couleurs deviennent autonomes. Le tableau est abstrait. L’idée dépasse la forme qui ne l’incarne plus qu’en partie.

Parallèlement, le musée d’Orsay présente une deuxième piste dans une partie intitulée
« l’œil musical »
. Le son et la couleur peuvent prendre corps sous le pinceau. Depuis Rimbaud on sait quelle est la couleur des voyelles. Mais le do est-il bleu, rouge ou jaune ? Une idée ? Alors un accord si mineur septième ? Par essence, la musique est abstraite.
Dès le romantisme allemand, les disciplines se mêlent. Ensuite plusieurs fondateurs de l’abstraction comme Kandiski ou Kupka essaient de percer la relation entre le son, la note et la touche, la couleur. D’autres battent la mesure comme Mondrian ou Signac, dont les travaux pouvaient également s’intégrer à la première partie. Fernand Léger ou Sonia Delaunay s’intéressent à la danse tandis que Loïe Fuller fait tourner la tête à cette époque avec les pas de sa Serpentine immortalisée par les frères Lumière.
Et puis l’exposition finit en fanfare. La Danse à la source de Picabia encore marquée par le cubisme immortalise un mouvement fluide et tourbillonnant. A côté la petite (par la taille !) Catch as catch can passe presque inaperçue. Elle mérite pourtant qu’on s’y attarde, qu’on essaie de sentir la pulsation qui s’en dégage.
Présentée comme le point d’orgue de l’exposition, la toile Udnie s’impose comme une évidence pour conclure la présentation, elle aspire le visiteur. A l’époque l’artiste explique « Je ne peins pas ce que voient mes yeux. Je peins ce que voit mon esprit, ce que voit mon âme ». De retour de New York, Picabia revoit dans un souvenir orphique, selon le mot d’Apollinaire sa chère Udnie. Et l’on entend le rythme ensorcelant de la grosse pomme, avec ses grues, ses marteaux piqueurs, ses clubs de jazz enfumés et le cor de brume des bateaux qui arrivent. Absorbé par le rythme du tableau, en tendant l’oreille, on peut saisir, discrètes, les premières mesures de la Rapsody in blue de Gershwin.


A voir jusqu’au 22 février.

Stéphane Cerri
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Musée d’Orsay
62, rue de Lille
75343 Paris cedex 07
Salles d’exposition temporaire
Site internet : www.musee-orsay.fr

Commissaire général
Serge Lemoine, directeur du musée d’Orsay

Commissaire
Pascal Rousseau, maître de conférences à l’université François Rabelais de Tours

Informations pratiques

Horaires
Tous les jours, sauf le lundi, de 10h à 18h, le jeudi de 10h à 21h45 et le dimanche de 9h à 18h.

Prix d’entrée (donnant accès au musée)
Plein tarif : 8,5 euros ; Tarif réduit et dimanche : 6,5 euros

Publications :
Catalogue de l’exposition Aux origines de l’abstraction. 1800-1914, éditions RMN, format : 25,8 x 28,5 cm, broché, 336 pages, 280 illustrations couleurs, 100 illustrations noir et blanc, prix : 45 euros environ.

Petit Journal de l’exposition, éditions RMN, 16 pages, 30 illustrations couleurs, prix : 3 euros

Contact presse
Amélie Hardivillier
T: 01 40 49 49 20 / 48 56
F: 01 45 48 21 23
Mail: presse@musee-orsay.fr

 
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